Le portrait mois : Christian Dutilleux, de Deltatec

Deltatec vient de souffler ses trente bougies. Et en trois décennies, les trois fondateurs, dont le CEO Christian Dutilleux, ont gardé la ligne qu'ils s'étaient fixée au départ : tout pour la technologie... Le fil rouge de la société basée sur les hauteurs de Liège est l'image sous toutes ses formes. Une image déclinée à travers quatre business units... et une équipe de conception commune. Original...

 

L’aventure commence il y a une trentaine d’années… Trente-et-un ans exactement, quand Christian Dutilleux décide de quitter Cockerill Sambre pour fonder Deltatec avec Michel Caubo et Olivier Roba, deux ingénieurs, comme lui, alors actifs à l’Université de Liège. « J’étais rentré comme chef de projet dans des grands plans d’investissement chez Cockerill Sambre, explique ce père de quatre enfants (un ingénieur, un responsable marketing, une kinésithérapeute et un petit dernier, une rawette comme on dit chez lui, d’une dizaine d’années). C’était un poste intéressant, car à vingt-six ans j’étais responsable d’une équipe de douze personnes en informatique industrielle. Nous menions des projets de rénovation de ligne. »

Ses compères travaillaient au sein de l’Alma Mater dans la microélectronique. Ce qui conduit au plan d’affaires de la jeune société. « Au début, le but était de travailler sur les FPGA, reprend le natif de Verviers, des composants bien connus maintenant, mais qui arrivaient alors sur le marché. Ces composants permettent d’intégrer de nombreuses fonctions de manière électronique. Et comme ce processus intègre beaucoup de fonctions, cela permet des projets complexes, et donc de manipuler les données les plus complexes : les images, et le flux vidéo… » L’image sous toutes ses formes restera le fil rouge de Deltatec, dont un passage par les jeux vidéo dans les années 90, et concerne toujours  entre 70 et 80% de l’activité. 

Depuis le début de ses activités, la spécificité de Deltatec réside dans la technologie au sens pur du terme… « Nous avons enrichi notre portefeuille technologique au fil du temps. Et aujourd’hui, notre plus grande fierté est justement d’être toujours une boîte technologique. Car c’est difficile d’évoluer avec la technologie. Il faut une capacité à se remettre constamment en cause et à aborder les nouvelles technologies. D’ailleurs on gagne notre vie sur les ruptures technologiques. Quand le monde est en train de changer, on nous appelle. Puis on ne nous appelle plus jusqu’à rupture suivante… » Et pour cela, il faut le feu sacré. Un feu sacré qui couve chez les trois fondateurs, et qui s’étend aux quelque septante personnes qui travaillent actuellement avec eux. « L’équipe est essentielle, précise le CEO. Il y a toujours à Deltatec une ambiance de petite PME pionnière. Notre ADN est devenu la signature de l’entreprise. La veille technologique est automatique chez nous. » En fait, l’entreprise est entièrement organisée autour de la technologie, avec un organigramme technologique qui côtoie l’organigramme exécutif plus traditionnel… 

Business units et conception commune

Mais comment garder ce fameux esprit de PME pionnière, et partant la motivation de la cinquantaine d’ingénieurs évoluant dans la société liégeoise ? Par une stratégie originale. Deltatec est divisée en cinq business units autonomes, avec chacune leur marché propre. La première, à l’origine de la société, est dédiée aux problèmes complexes de l’industrie classique (« On y cherche constamment le mouton à cinq pattes »). La deuxième concerne le spatial : on y conçoit des calculateurs de bord et des gestionnaires de charge utiles, mais surtout l’électronique de caméras spécifiques pour faire de l’observation de la terre ou du soleil ou de planètes… La troisième relève de la vision industrielle, soit des projets de traitement d’images dans les processus qualité des entreprises et la conception de caméras spécifiques à hautes performances. Vient ensuite la quatrième, la conception et la fabrication de carte vidéo pour la télévision professionnelle. Ces cartes vidéo acquièrent et génèrent des flux vidéo aux nombreux formats spécifiques de ce marché. 99% du chiffre d’affaires de cette BU sont réalisés à l’export, dont 50% aux USA. Et enfin la cinquième business unit touche à la réalité augmentée, essentiellement dans le sport, comme la surimpression des lignes de hors-jeu au foot, ou les logiciels pour analyser des scènes de jeu. 

Mais la véritable originalité de la stratégie de Deltatec réside dans l’équipe de conception, commune aux cinq business units : « nos ingénieurs, dont chacun a ses spécificités, passent d’une BU à l’autre selon les contrats. C’est intéressant. En fait, la principale motivation des ingénieurs pour rester chez nous, c’est la variété du travail. Ils passent ainsi du spatial à la télévision via l’industrie. Cependant, l’image reste le trait d’union entre nos BU, ce qui explique cette possibilité de mobilité. »   

La conquête spatiale en deuxième ligne

Deltatec a depuis sa création toujours un peu travaillé dans le spatial. « Mais le vrai démarrage dans le spatial date de 2003, époque à laquelle nous avons eu la chance d’être sélectionné par le CSL pour concevoir l’électronique d’une caméra. C’était sur le projet Proba-2. Nous avons donc commencé à travailler sur les caméras embarquées. » Par la suite, les clients se sont diversifiés, avec la même stratégie : « évoluer en deuxième ligne. Nous ne produisons jamais un instrument complet, mais nous en fournissons l’électronique et l’informatique. Nous sommes extrêmement dynamiques envers nos clients belges (CSL, Amos, Spacebel, mais aussi le Vito ou Qinetic). Ils ont ainsi le réflexe de venir nous voir quand ils ont besoin d’électronique. » Cependant, le spatial, qui représente bon an mal an entre 5 et 30% du chiffre d’affaires de la société, est un marché cyclique. La structure en BU de Deltatec lui permet de digérer ces cycles. 

Si Deltatec travaille pour des clients partout en Belgique, l’ancrage wallon reste primordial… « L’offre wallonne est remarquable, affirme Christian Dutilleux. La Wallonie présente un incroyable savoir-faire à travers des acteurs qui se connaissent et travaillent ensemble. Nous avons d’ailleurs soumis et remporté plusieurs projets dans le cadre des appels du plan Marshall. Avec Spacebel, Amos ou encore le CSL. » Ces projets relevaient surtout du pôle Skywin, mais également du pôle Mecatech.

Actuellement, Deltatec a un projet en cours, Nespel, pour New Space Electronics. Avec comme partenaire Thales Alenia Space Belgium. But : s’occuper de l’évolution de l’électronique dans le cadre du New Space. « Et le New Space, ce n’est pas jeter aux orties un ‘ancien’ spatial, comme certains le pensent, s’insurge le CEO. C’est garder les points forts du spatial actuel et évoluer dans des contextes plus axés sur l’industriel. Avec une série de critères qui évoluent : des coûts récurrents plus faibles, un ‘time to market’ plus court… En 2003, le CSL avait le choix de faire réaliser son projet par une société spatiale qui ne connaissait pas trop l’électronique, ou une société électronique qui avait moins l’habitude du spatial, nous. Nous sommes arrivés avec notre savoir-faire ‘terrestre’ pour appliquer dans l’espace, ce qui est dans la logique du New Space. » Et un autre projet sur le traitement des images satellite à travers l’intelligence artificielle suit son cours.  

Et l’avenir ? 

Deltatec est depuis une trentaine d’années détenue et cornaquée par les trois mêmes personnes, qui, fait remarquable, gardent l’entièreté du capital dans leurs mains… Même si l’heure de la retraite n’a pas encore sonné – Christian Dutilleux vient de fêter ses soixante printemps et déborde toujours d’énergie – la question de la continuité de la société se pose. Une des volontés est de faire progresser les ressources internes. Comme l’explique le CEO, « Deltatec est assez complexe avec son développement en BU. On ne pourra pas cloner les trois patrons, donc il faut mettre en place des structures différentes en impliquant des membres du personnel. Mais on va également devoir appeler des renforts extérieurs. Rien n’est décidé… »

Preuve si nécessaire de volonté d’aller de l’avant, Deltatec s’est lancée en 2019 dans le domaine médical, où on utilise les mêmes standards qu’en télévision, du moins en partie. De plus, se posant des questions sur l’écosystème spatial belge (maintien des budgets, répartition géographiques, etc.), la société s’est lancée dans une démarche de recherche de budgets à l’étranger, et prospecte activement, notamment au travers de salons. De là à racheter une boîte étrangère… « Nous n’avons jamais cherché. Nous avons créé Deltatec pour relever des défis technologiques, pas pour être riches. Cependant, nous restons très attentifs à la pérennité de l’entreprise. Ce qui explique les BU, garantes de développement. Nous ne sommes pas une société qui cherche la croissance à tout prix. Nous voulons plutôt grandir de façon raisonnable. Nous n’avons donc jamais étudié de rachat d’entreprise. Par contre, on nous a souvent sollicités pour nous racheter » précise Christian Dutilleux dans un sourire.

Arnaud COLLETTE

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